1/ LIMA | C’est pas le Pérou

balcon de style précolonial à Lima, Pérou

En les observant de loin, ils avaient un petit quelque chose de Laurel et Hardy [1]. Et comme ils voyageaient beaucoup, leur duo comique s’apparentait plutôt à celui formé par Satanas et Diabolo [2]. En y regardant de plus près et surtout en tendant l’oreille, ces musiciens en duo auraient pu prétendre, avec quelques années et kilos en moins, devenir les David et Jonathan [3] de l’altiplano [4]. Assurément, ils n’étaient pas des Jonathan et Jennifer, justiciers milliardaires [5]. Mais, puisqu’il s’agit de parler de tandem, leur folklore, une succession de grandes baffes sonores, les situait plutôt sur le terrain de Terrence Hill et Bud Spencer [6].

Laurel et Hardy, Diabolo et Satanas, David et Jonathan, Hill et Spencer, il y avait un peu de tout cela dans le numéro improbable de ces artistes boliviens. Leurs mélodies étaient inspirées d’histoires drôles et de drôles d’histoires glanées au gré de leurs tournées en Amérique latine.

« Tu verras, je t’assure ! Il y a des endroits au Chili où l’on ne comprend pas ce qu’ils disent. Ils parlent espagnol à ce qu’y paraît. Ben moi, c’est ma langue maternelle et j’y comprends que pouic. C’est pas une histoire d’accent. C’est autre chose. Ils mangent les mots, ils dévorent les lettres, ils les recrachent, puis les raccrochent pour en faire quelque de chose de méconnaissable. Tu verras, tu verras. Bon courage ! », m’expliquait le petit.

« C’est l’histoire d’un Argentin qui part en vacances à Mexico. Il arrête un taxi et lui demande de l’emmener jusqu’au plus haut point de la ville. Il se retrouve alors au sommet d’une petite colline, dans les faubourgs, d’où l’on a une vue imprenable sur l’ancienne capitale aztèque. L’Argentin se poste là, debout, à observer la ville. Le taxi, respectant les consignes qui lui ont été données, attend sagement en laissant tourner le compteur. Le temps passe et l’Argentin ne bouge pas. Il scrute la ville encore et encore. Les minutes s’allongent et finissent par devenir des heures. Le chauffeur du taxi commence à en avoir assez. Ce n’est pas qu’il est fatigué d’être payé à ne rien faire. Mais il y a un match de foot ce soir à la télé, alors il aimerait bien rentrer. Il se dit qu’un Argentin peut bien comprendre ça. Alors, ne voyant pas en quoi ce spectacle mérite une telle attention, il se décide à le prendre à partie : « Que faites-vous depuis tout ce temps à regarder la ville » ? Alors, sans se démonter, l’Argentin lui répond : « Eh bien, tout simplement, je regarde comment cette ville s’en sort sans moi ! » », me racontait le gros, s’esclaffant de cette vanne illustrant le fait que certains Argentins se croient supérieurs à leurs frères latino-américains.

Il s’agissait d’un duo comique et mélomane qui s’était toutefois abstenu de pousser la chansonnette. Assis, un grand verre à la main, ils avaient une bonne descente. Pas facile de cracher des décibels pour un gosier généreusement irrigué. À la réflexion, avaient-ils un jour été artistes ? On pouvait leur laisser le bénéfice du doute. Sur d’autres points, en revanche, tout s’éclaircirait au moment de vérité.

J’avais atterri là, un bar du centre de Lima, à la suite de ma rencontre avec le Stan Laurel du duo. En ce premier jour dans la capitale péruvienne, j’avais parcouru à pied, de long en large et de large en travers, un périmètre s’étendant du río Rímac à l’estadio Nacional. En milieu d’après-midi, alors que je revenais vers la plaza de Armas pour prendre quelques photos, je fus accosté par un inconnu. Il ne demandait rien. Il ne proposait rien. Il parlait. Sur un trottoir qui grouillait de monde, comme n’importe quel trottoir d’une artère menant au cœur d’une grande ville, il s’était approché de moi. Il parlait et, plus précisément, s’adressait à moi. « D’où viens-tu ? Tu es en voyage au Pérou ? Que penses-tu de Lima ? ». C’est ainsi que ça avait commencé. Avec quelques questions banales en espagnol. Rien de bien méchant. Vu que j’avais répondu dans sa langue et que ça avait pris la tournure d’un dialogue, le gars avait commencé à me raconter sa vie. Il était Bolivien, mais connaissait bien le Pérou. Aussi, il pouvait me donner des conseils sur les endroits à visiter – « Cuzco, tu connais Cuzco ? Il faut que tu ailles à Cuzco ! » – et me disait que ce serait bien de le faire tranquillement, au calme, autour d’un verre. Le bonhomme était âgé d’une cinquantaine d’années. Petit, sec, moustachu et binoclard, à la façon d’un professeur Tournesol qui se serait délesté de son chapeau melon pour ne pas faire de l’ombre à son bronzage, ce gars-là avait une « petite gueule bien sympathique » [7]. C’est peut-être par tintinophilie aventureuse que j’avais accepté d’aller boire un verre avec lui. Il fallait bien trouver une raison à mon imprudence. Ainsi, nous nous étions rendus dans un bar tout proche de l’endroit où il m’avait abordé.

Qu’est-ce que tu aimerais boire ?, m’interrogea-t-il.

Étant donné que nous sommes ici pour parler du Pérou, autant goûter une boisson locale.

Alors, on va commander un limón [8], trancha-t-il.

Le serveur n’avait pas apporté du jus de citron. Deux énormes pintes de Pisco sour [9] avaient été posées devant nous. De quoi poursuivre notre discussion sans risquer de caler pour cause de gorge sèche. Au fil de ce dialogue, nous nous étions quelque peu éloignés des itinéraires touristiques convenus. Après avoir parlé de la géographie et de l’histoire sud-américaine – Terence Hill illustrant ses propos à l’aide d’une carte dessinée sur une serviette en papier – nous en étions venus à aborder des questions plus politiques nourries par les anecdotes de mon interlocuteur et des références communes, en dépit des décennies et de l’océan qui nous séparaient.

Cette conversation agréable était engagée depuis une bonne demi-heure, lorsque survint le premier événement. Comme surgi des coulisses, puisqu’il s’avéra que tout ceci n’était que théâtre, un ami de mon interlocuteur se présenta. Deux têtes de plus que lui, mais également deux fois plus large, ce nouveau protagoniste était sensiblement plus jeune que le précédent. D’une embrassade démonstrative, nos deux compères – car il ne faut pas oublier non plus le duo Pierre Richard / Gérard Depardieu [10] – affichaient leur bonheur. Ces retrouvailles « fortuites » semblaient les emplir d’allégresse. Le nouvel arrivant était venu s’attabler avec nous, à la gauche de son acolyte. Cela allait de soi. Troisième convive et troisième chope de Pisco sour. Cela aussi allait de soi. L’arrivée du balèze réorienta le cours de la discussion vers des considérations un peu plus légères. Bud Spencer n’était peut-être pas un champion de natation, mais c’était une machine à blagues. Leur expérience personnelle de « musiciens » et « vagabonds » donnait matière à toute sorte de récits facétieux. Je ne m’en lassais pas. Mais l’horloge tournait. Deux heures avaient passé et la nuit n’allait pas tarder à tomber. Le temps était venu de regagner l’hôtel.

Je m’étais proposé de les inviter pour les remercier de leur compagnie. C’est à ce moment-là que se produisit le deuxième événement. Le garçon m’apporta l’addition. Elle s’élevait à 280 soles. 84 euros pour trois cocktails !!! M’étant fixé un budget de 50 euros par jour et n’étant pas candide au point de me trimbaler avec des liasses de billets, je n’avais pas une telle somme sur moi. Il me fallut quelque temps pour réagir en essayant de préserver un minimum de contenance. Le duo d’innocents humoristes me faisait face. Malgré l’arrivée de la facture, ils n’avaient pas modifié d’un iota leur attitude. Joviaux et guillerets, devant les pintes qu’ils avaient vidées depuis fort longtemps, ils faisaient résonner dans le bar leurs vigoureux éclats de rire. Puisque je venais de réaliser que je m’étais fait arnaquer comme un bleu (ce que j’étais, en ce premier jour à Lima), je me demandais, toutefois, s’ils n’en rajoutaient pas un peu trop dans la bonne humeur. Blessé dans mon amour-propre, conscient de m’être mis dans une situation qu’il aurait été si simple d’éviter, j’avais désormais l’impression que les joyeux drilles se gaussaient surtout de m’avoir bizuté dans les grandes largeurs.

Un petit et un gros. Mathématiquement, ça faisait deux. Pugilistiquement, c’était plutôt un (costaud) et demi. Et puis, il y avait, non loin de là, le serveur et une barmaid qui étaient assurément leurs complices. Inutile de jouer les héros quand on venait de se faire avoir comme un zéro. J’allais payer sans faire de vague, mais en refaisant le match [11], histoire d’en tirer quelques « notes pour plus tard ». Un peu comme Parker Lewis, qui, lui, ne perd jamais [12]. Cela m’aiderait à me souvenir de ne plus faire telle ou telle chose à l’avenir. Pour l’heure, je devais aller retirer de l’argent au distributeur. Le serveur se proposa de m’accompagner. Il valait mieux cela que laisser mon sac en gage (de ma bonne volonté) aux deux zigomars qui m’avaient entraîné dans leur traquenard. Sur le chemin, ce clone de Frank Lemmer [13], plus pour la queue de cheval que pour le côté vampire, eut envie de danser autour de sa proie. « Qu’est-ce que tu penses de la musique péruvienne ? Je trouve ça sympa, mais je préfère la salsa cubaine », me nargua-t-il. « Il y a encore mieux : la capoeira »,rétorquai-je, pris d’un inavouable désir (d’art) martial. Moins de 10 minutes plus tard, nous étions revenus au point de départ. Impatient de quitter ce bouge, je me suis alors empressé de régler mon (in)dû. Je rassemblais mes cliques et mes claques et m’apprêtais à sortir lorsque « Laurel » (comment avais-je pu faire confiance à un homme qui s’était marié 5 fois ?) m’apostropha : « Il faut qu’on se dise au revoir, tout de même ! » et qu’« Hardy » (comment avais-je pu voir un blagueur chez ce flambeur passionné de paris hippiques ?) en rajouta : « Je n’ai plus soif, mais j’ai faim. Tu n’aurais pas un peu d’argent pour que je puisse m’acheter à manger ? ». « De l’argent, je crois que j’en ai suffisamment dépensé pour aujourd’hui »,me contentai-je de répondre, calmement, avant de quitter les lieux, piteusement.

Je les imaginais rigoler tous les quatre en se partageant les bénéfices. Je les voyais se féliciter de ce dîner de cons [14] qui avait été un si grand succès. Mais, j’étais décidé à passer à autre chose. 80 euros dépensés stupidement. C’est pas le Pérou ! Deux arnaqueurs ayant assombri ce premier jour à Lima. C’est pas le Pérou, non plus ! Le Pérou, ce n’était pas l’eldorado. D’ailleurs, je ne m’étais jamais imaginé y trouver de l’or dont je n’aurais su que faire. Le Pérou, ce n’était pas le pays des Bisounours non plus [15]. Sans blague ! Tout ce qui s’annonçait, pour le restant d’un voyage qui ne faisait que commencer, compenserait allègrement cette déconvenue. Le principal défi serait de rester ouvert aux autres sans s’exposer à de pareilles humiliations.


Notes et références :

[1] Duo comique composé de Stan Laurel (« le petit ») et Oliver Hardy (« le gros »).

[2] Satanas et Diabolo, sont les deux principaux personnages d’une série d’animation états-unienne créée par William Hanna et Joseph Barbera. Cette série raconte l’histoire de quatre pilotes chargés d’intercepter un pigeon voyageur. Parmi ces pilotes, Satanas, le chef aussi stupide que méchant, et Diabolo, un chien qui passe son temps à rire bêtement.

[3] Inoubliables interprètes de Est-ce que tu viens pour les vacances ?, tube de l’année 1988.

[4] L’altiplano (« plaine d’altitude ») est une région située dans la cordillère des Andes, à cheval sur le Pérou, la Bolivie, l’Argentine et le Chili, et à une altitude moyenne de 3 300 m.

[5] cf. Pour l’amour du risque, série télévisée états-unienne des années 80 dont les héros sont Jonathan et Jennifer Hart, justiciers milliardaires.

[6] Terrence Hill et Bud Spencer ont formé un duo italien, spécialiste de western spaghetti parodique. Ils ont tourné 17 films ensemble, valant surtout pour leurs cartoonesques scènes de baston aux bruitages improbables. Avec ma petite sœur, nous faisions des remakes enregistrés sur cassette audio en mettant le plus grand soin à imiter avec nos bouches le son des grandes baffes distribuées par nos héros.

[7] cf. Les Amoureux des bancs publics, chanson de Georges Brassens, 3e titre de l’album Le Vent, sorti en 1953.

[8] « Limón » se traduit par « citron ».

[9] Le Pisco sour est un cocktail à base, principalement, de pisco, de jus de citron vert et de blanc d’œuf. Le pisco est une eau-de-vie de raisin qui doit son nom à sa ville d’origine, Pisco, cité côtière au sud de Lima. Le Pisco sour est particulièrement consommé au Pérou et au Chili.

[10] Pierre Richard et Gérard Depardieu ont partagé l’affiche de trois comédies cultes des années 80 : La Chèvre (1981), Les Compères (1983) et Les Fugitifs (1986).

[11] cf. On refait le match, émission sportive présentée par Eugène Saccomano et diffusée sur RTL.

[12] cf. Parker Lewis ne perd jamais, série télévisée états-unienne, diffusée par Le Club Dorothée dans les années 90. Le héros Parker Lewis, un lycéen fantasque, entouré d’une belle brochette de doux dingues, dispose d’expressions récurrentes. Parmi celles-ci : « Note pour plus tard ». Par ces mots, Parker Lewis annonce qu’il doit se souvenir de ne plus faire telle ou telle chose.

[13] Franck Lemmer est un personnage de la série Parker Lewis ne perd jamais. C’est le bras droit, haut perché, de la principale du lycée où est scolarisé Parker Lewis.

[14] cf. Le Dîner de cons, pièce de Francis Veber ayant fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 1998.

[15] cf. Les Bisounours, série télévisée des années 80. Les petits oursons vivant dans les nuages sont des gentils qui combattent le mal. Tout se finit toujours pour le mieux au pays des Bisounours.

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